Conférence de Irvin YALOM - Liens entre "Philosophie et Thérapie".
Le jeudi 20 septembre 2007 à la Maison d'Amérique Latine - 217 Boulevard St Germain 75006 Paris.

Irvin YALOM a présenté cette conférence à l'occasion :
• de la parution en français de son roman « Et Nietzsche a pleuré » (édition Galaade)
• et de l'édition poche de « Mensonges sur le Divan » (Coll Points/seuil).

Il a également écrit « Le psy, bourreau de l'amour » et « Apprendre à mourir – la méthode Schopenhauer ». Son livre princeps est «
Existential therapy » (non encore traduit).

Gonzague MASQUELIER, à ses côtés, a établit des liens entre son approche et la Gestalt-thérapie.

La traduction simultanée a été assurée par Rosine Fievet. La conférence est co-organisée par l'EPG, ses éditeurs et Psychologies
Magazine.
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RETOUR SUR LA VENUE DE IRVIN YALOM puis TEXTE DE SON INTERVENTION A PARIS

Après deux années de tentatives de la part de Gonzague, seul puis allié d’Emmanuelle Collas (éditions Galaade), Irvin YALOM a enfin accepté de venir nous rencontrer.
Nous sommes heureux du succès de cet événement qui donne de la vitalité aux racines existentielles de la Gestalt.

Qui est cet homme ?

Irvin YALOM est né à Washington le 13 juin 1931, de parents d’origine russe, immigrés peu après la première guerre mondiale. Son enfance se déroule dans la pauvreté et la précarité auprès de parents préoccupés par la survie et sans culture. Il trouve refuge, satisfaction, inspiration et sagesse dans la lecture. Il se décide pour la psychiatrie et au fur et à mesure de sa pratique s’éloigne de plus en plus de sa version « académique ». Emerveillé par l’histoire que chacun porte, il est convaincu que chaque patient mérite une thérapie créée spécifiquement pour lui.
Quand il commence à écrire, ce sont des contributions pour des publications professionnelles. Puis dans le but d’enseigner les aspects de la thérapie existentielle, il écrit son premier roman Le bourreau de l’amour (1990), qui sera suivi de Et Nietzsche a pleuré (1991), puis Mensonges sur le divan (1996), quelques autres non encore traduits et enfin Apprendre à mourir ou la méthode Schopenhauer (2005).

A l’image des courants existentiels, inspirés par les existentialistes européens et développés aux Etats-Unis, Irvin YALOM exploite largement une source européenne dans ses œuvres. Il est sans doute encouragé par sa femme diplômée, enseignante et auteur en littérature comparée en français et allemand.

En quoi présente t-il un intérêt pour nous Gestaltistes ?

Bien que ses romans trouvent leur succès auprès d’un lectorat large et pluriel, l’intention de Irvin est d’utiliser cette forme littéraire à des fins pédagogiques.
L’humilité et le pragmatisme avec lesquels il dévoile sa pratique thérapeutique font de ses romans une source d’apprentissage et d’inspiration très riche.
Ce qui nous rapproche encore de Irvin YALOM, c’est l’intérêt que nous portons en tant que Gestaltistes, aux données existentielles. Il a été étonné et heureux d’apprendre que dans notre deuxième cycle de formation tout étudiant explore et travaille sa confrontation à ces données. L’ouvrage de Irvin YALOM qui éclaire le plus sur cette dimension existentielle est Existential psychotherapy (1980) qui sera traduit par les éditions Galaade dans un an. En France, nous avons bénéficié de ces apports par l’intermédiaire de Noël Salathé, lui-même marqué notamment par Jean-Paul Sartre et inspiré par YALOM, grâce à son ouvrage Psychothérapie Existentielle, une perspective gestaltiste (1995) (lire son interview par Fernande Amblard dans la Revue Gestalt n° 21).
Au sein de l’EPG, l’existentialisme est considéré comme l'une des racines de la Gestalt, au même titre que la phénoménologie ou la théorie du champ. D’où notre intérêt pour cette rencontre !
Autre motif d’intérêt : Irvin pratique la thérapie de groupe, éventuellement combinée à des séances individuelles, et l’expose dans divers ouvrages dont Apprendre à mourir ou la méthode Schopenhauer (2005). Par ailleurs, il insiste sur la richesse de l’implication contrôlée du psychothérapeute, exploitation thérapeutique de son contre-transfert à travers un dévoilement ciblé. Ces pratiques rejoignent celles enseignées dès l’origine à l’EPG.

Détail de nos rencontres

Outre, un débat « sur invitation », qui sera repris dans leur numéro de décembre, au magazine Psychologies et deux lectures suivies de séances de signatures : à la librairie l’Arbre à Lettres, avec traduction simultanée, puis à la librairie anglophone Village Voice, Irvin YALOM a consacré deux temps forts à ceux qui souhaitaient le rencontrer.

Le jeudi 20 septembre en soirée à la Maison de l’Amérique Latine, à Paris
Irvin entouré d’Emmanuelle Collas, son éditrice en France, Pascale Senk de Psychologies Magazine et Gonzague Masquelier, a fait face à 250 personnes, pour la grande majorité thérapeutes et Gestaltistes. Débordés par le succès de cette opération, nous avons regretté de ne pouvoir accueillir toutes les personnes intéressées. La salle était trop petite, mais il était tentant de maintenir l’événement dans ce lieu, anciennement habitation du professeur Charcot, où il mettait sa bibliothèque à disposition de ses élèves et où il organisait les fameuses « soirées du mardi ».
Après une introduction par son éditrice Emmanuelle Collas, qui a fait languir l'auditoire, Irvin s’est révélé dans ses talents de conteur. Expert de la pédagogie par l'exemple, il a partagé des expériences pour illustrer ses propos et pour répondre aux questions des uns et des autres. Gonzague a fait le lien avec la Gestalt sans empiéter sur ce temps précieux. L'ambiance conviviale s'est prolongée dans la soirée, puisque c'était aussi une occasion pour beaucoup de se retrouver entre Gestaltistes de l’EPG ou de diverses écoles.

Le samedi 22 septembre à Strasbourg dans le cadre d’un festival littéraire
Autre ville, autre ambiance. A Strasbourg, c'est sous le soleil aux côtés de la cathédrale que Irvin s'est révélé à un auditoire plus hétéroclite de 450 lecteurs fidèles ou potentiels, thérapeutes ou non. L’événement s’inscrivait dans un festival littéraire organisé par la librairie Kléber et la ville de Strasbourg « Bibliothèque Idéale - Affinités électives ». Sous le chapiteau, un peu ébloui par les projecteurs, aux côtés de son épouse Marilyn, il a de nouveau partagé, exposé. Moins d'échanges avec l'auditoire mais une interactivité riche et animée au sein de la table ronde. Alain Foix, philosophe écrivain et dramaturge, a pu partager son regard, ses questions et réflexions sur les ouvrages d’Irvin, en lien avec la philosophie. Pour ma part, j’ai pu présenter les liens avec la Gestalt et répondre aux questions d’Irvin ou d’Alain navigant entre les concepts et la pratique.

Irvin terminait son marathon un peu épuisé, mais satisfait et plus détendu, avant de s'envoler pour la Hollande. Il avait partagé à Gonzague et moi-même sa perception assez floue de ses lecteurs français, avant toutes ces rencontres. Nul doute qu’il est reparti plus informé ! C'était donc une rencontre enrichissante de part et d'autre.

Qu’ils aient eu ou non le privilège de le voir et l'entendre, ceux qui portent un intérêt à Irvin YALOM peuvent être rassurés : il continue d'écrire et son éditrice française Galaade continue de le traduire.
Pour ce qui est d’une prochaine venue, Gonzague ne désarme pas, mais la partie n’est pas gagnée, car Irvin ne voyage plus guère.
Les deux événements ont fait l’objet d’enregistrements. Celui de Paris est accessible sur le site de Gestaltexchange.fr à l'adresse : http://www.gestaltexchange.fr en cliquant sur "téléchargements"
dans le bandeau supérieur du site, dans la rubrique "conférences". Pour celui de Strasbourg, filmé par les organisateurs, nous ne manquerons pas de vous faire part des informations qui vous permettront d’y accéder.

Avant de clore le sujet, il me semble important de renouveler nos excuses aux personnes qui n’ont pu être accueillies, et de remercier Sally Cojean, Jean-Pierre Denis et Rosine Fievet pour leurs traductions dans la bonne humeur.

Enfin, souvenez vous de la venue de Guillermo Feo Garcia qui pourra aussi nourrir votre intérêt pour l’existentialisme lors du stage qu’il animera à l’EPG les 24 et 25 mai 2008 « les 3E de la Gestalt existentielle (Expérimentation, Expérience, Expression) ». Psychiatre, psychothérapeute et Président de la Société Vénézuelienne de Gestalt, il dirige un institut de Gestalt à Caracas et a développé une approche originale de la Gestalt fondée sur une vision existentielle de la psychothérapie.


Isabelle TEMPERVILLE
 

TEXTE DE LA CONFERENCE A PARIS


Voici le texte non retouché, c'est-à-dire de style oral, de la conférence de Irvin Yalom.
Nos remerciements à Jean-Philppe Piétance pour l'enregistrement et la retranscription, à Gaëlle Abeille-Fleurot pour les corrections de l'écrit et aux deux traductrices, Rosine Fievet et Sally Cojean.
Gonzague MASQUELIER


Conférence d’Irvin D. Yalom

Le jeudi 20 septembre 2007 à la Maison de l’Amérique Latine, à Paris

Pascale Senk (Psychologies Magazine) :

Je vais être assez brève, je vais vous expliquer un petit peu comment se passe la soirée.
Irvin a souhaité être interviewé, je vais donc lui poser quelques questions, et puis à un certain moment on gardera une demi-heure pour que vous puissiez vous même lui poser vos questions. Donc simplement, je voulais vous rappeler pour ceux qui ne le connaissent pas, et je suppose que vous êtes très nombreux à le connaître, les principaux faits de sa biographie.

Il est Professeur émérite de psychiatrie à la célèbre Université de Stanford en Californie, il est aussi psychothérapeute bien sûr, et spécialiste de la thérapie de groupe dans lesquels ses textes font vraiment preuve de référence dans le monde entier. Il a notamment écrit deux livres théoriques majeurs : en 1970, “Théorie et pratique de la psychothérapie de groupe” et 1980 “Le traité de psychothérapie existentielle”. En 1989, il a connu un petit changement de carrière, puisse qu'il s'est mit à écrire des fictions et à introduire de plus en plus de philosophie dans ses récits de psychothérapie et dans ses romans pédagogiques. En 2002, la prestigieuse APA (American Psychiatric Association) lui a décerné le prix Oscar Pfister pour ses contributions en matière de psychiatrie et religion.

Donc je vais poser tout de suite une question, qui je pense vous intéresse tous, à Irvin je vais lui demander de parler du métier de psychothérapeute. D'abord, j'aimerais qu'il nous raconte qu’elles étaient ses attentes quand il a commencé ce métier de psychothérapeute, et finalement après tant d'années de pratique, qu'est-ce qu'il a réellement appris de ce métier de psychothérapeute.

Irvin D. Yalom (La traduction simultanée a été assurée par Rosine Fievet) :

Je pense que je vais me lever, parce que je sais que l'une des premières choses pour un thérapeute, c'est d'être vu, de ne pas être caché et si je reste assis, vous là-bas, vous ne verrez pas ! Donc je me lève. Je savais qu'on allait me poser cette question. Je ne vais pas vous lire quoi que ce soit, je vais parler d'abord, mais je vais lire un passage pour répondre à cette question. J'ai écrit un livre qui s'appelle "le don de la thérapie", et il se termine avec la réponse à cette question, et j'ai passé tellement de temps à ciseler les mots, que je pense qu'il est mieux que je vous le lise. Les autres de mes commentaires ne seront pas faits par lecture.

Donc c'est une section qui se nomme "Chérissez les privilèges de votre métier". J'entends très rarement mes collègues thérapeutes se plaindre que leur vie manque de sens. Etabli en tant que thérapeute, c'est une vie de service dans laquelle nous transcendons tous les jours nos souhaits personnels, et nous tournons notre regard vers les besoins et la croissance des autres.
Nous avons du plaisir non seulement dans la croissance de nos patients, mais également dans l'effet de ricochet, une influence salutaire que nos patients ont, sur ceux qui sont dans leur entourage. Il y a là un privilège extraordinaire et une satisfaction extraordinaire. Dans la discussion antérieure sur les risques du métier, j'ai décris l'examen personnel incessant, et le travail intérieur incessant, qui est requit dans notre métier. Mais cette exigence même est d'avantage un privilège, que cela ne constitue une contrainte, parce que c'est un garde-fou intégré contre la stagnation. Le thérapeute actif est sans cesse en évolution, grandissant sans cesse dans sa connaissance de lui même et dans son awareness.

Comment pourrions-nous guider les autres dans un examen de leur structure profonde de la pensée et de l'existence, sans s'examiner soi-même en même temps ? Et de la même façon, comment pourrions-nous demander à un client de se centrer sur la façon dont il se relie aux autres, sans examiner notre propre mode relationnel ? Je reçois plein de feed-back et de retour de mes patients (que je retiens des choses, que je rejette, que je juge et que je suis froid et distant), mais je dois les prendre sérieusement. Je dois me demander si ça correspond à mon expérience interne et si d'autres personnes ont donné un retour similaire. Si ma conclusion, c'est que le feed-back est juste et que cela illumine mes zones aveugles, alors je me sens reconnaissant envers mes clients et je les remercie. Si je ne faisais pas cela ou si je niais la véracité de l'observation juste qu'a fait le patient, alors cela serait détruire la vue du patient, détruire sa vue de la réalité et ne pas m'engager dans une thérapie mais dans une anti thérapie.

Nous somme les dépositaires de secrets. Chaque jour les patients nous font le don de leurs secrets, qui n'ont parfois jamais été partagés avec qui que soit d'autres. Recevoir ces secrets est un privilège qui est donné à très peu de gens. Ses secrets nous donnent accès aux peaux lisses de la condition humaine sans les fioritures sociales, les jeux de rôles, les cotés bravaches, ou les postures. Parfois ces secrets m'écorchent, et alors je rentre chez moi, je prends ma femme dans mes bras, et je célèbre la vie. D'autres secrets pulsent à l'intérieur de moi, et suscitent des souvenirs que j'ai oubliés depuis longtemps ou des impulsions fugitives. D'autres encore m'attristent, tandis que je suis témoin de la façon dont une vie entière peut-être consumée par la honte et l'incapacité à se pardonner. Ceux qui sont dépositaires des secrets ont entre leurs mains une lentille, qui permet de clarifier la façon de voir le monde, une vue qui est moins distordue, qui n'a pas de déni, qui n'a pas d'illusion, une façon de voir les choses telles qu'elles sont réellement. Lorsque je me tourne vers les autres avec ma connaissance, que nous sommes tous, tant thérapeutes que patients, alourdis par des secrets, ou dépositaires de secrets douloureux, tel que la culpabilité pour des actes qui ont été commis, la honte pour des actions qui n'ont pas été faites, l'inspiration a être aimé et chéri, des blessures profondes, des insécurités, des peurs, alors je me rapproche d'eux. Le fait même d'être dépositaire de secrets au fil des ans, m'a rendu beaucoup plus doux et dans l'acceptation. Lorsque je rencontre des individus gonflés de vanité ou d'importance dans leur ego, ou bien encore distraits par une myriade de passions consumantes, alors j'ai l'intuition de la douleur de leurs secrets sous-jacent et je ne sens pas de jugement, mais plutôt de la compassion, et par-dessus tout une relience.

Lorsque, j'ai été pour la première fois exposé dans une retraite boudhiste à une méditation formelle sur la gentillesse aimante, je me suis senti très à la maison, très chez moi. Notre travail non seulement nous apporte l'opportunité de nous transcender, d'évoluer, de croître, mais également d'être béni par une clarté de vision dans la connaissance véritable et tragique de la condition humaine, et cela nous donne encore plus. Finalement, enfin, cela m'a toujours paru une évidence, un privilège extraordinaire, de faire partie de la corporation des guérisseurs, une corporation vénérable et honorable. Nous thérapeutes faisons partie de la tradition, qui puise ses racines non seulement dans nos ancêtres psychothérapeutes immédiats, en commençant par Freund, Jung et tous leurs ancêtres, à savoir Nietzsche, Schopenhauer, Kierkegaard, mais également Jésus, le Bouddha, Platon, Socrate, Galien, Hippocrate, et tous les autres guides religieux, philosophes, physiciens, qui ont depuis le début des temps, essayés de soulager le désespoir humain.

Donc c’est ma très longue réponse à la première question, j'espère que j'ai bien répondu. Je ne ferais plus de lecture.

Je voudrais dire quelque chose au sujet de l'ici et maintenant, pendant un instant. Je vais dire à quel point je suis heureux d'être ici. Je suis venu pour la première fois à Paris pour mon voyage de noce, il y a plus de cinquante ans avec mon épouse, qui est assise là au premier rang. Nous sommes venu à Paris et nous avons loué une mobylette, et puis nous somme partie à moto en Bretagne, et nous avons fini au Mont Saint-Michel. Je commençais avec mes études de médecine, et je ne m'imaginais pas qu'on allait m'inviter à nouveau pour parler avec mes collègues. Je sais qu'il y a une grande foule ici, et je sais qu'il y a aussi une foule qui n'a pas été accueillie. Je sais qu'au fur et à mesure que je prends de l'âge, alors les foules grandissent et grandissent, enfin là, alors je m'affirme très fort, bien sûr, mais si je regarde ce phénomène avec un regard phénoménologique, il y a quelque chose d'assez sombre autour de cela. Après tout ma question c'est; pourquoi on se presse pour me voir ?

P.S. : Comment vous définissez un bon thérapeute, en tous cas un thérapeute compétent ?

I.D.Y. : C'est dur comme question. J'ai envie de retourner au début de notre métier, pour vous dire qu'est-ce qui ferait un bon thérapeute. La personne qui a introduit les psychologues à la psychothérapie, c'est Carl Rogers aux Etats-Unis. Il a aussi introduit toute la recherche dans la psychothérapie. Il est arrivé avec trois variables enfin, qui étaient des critères pour les thérapeutes efficaces. Et ces variables étaient l'empathie juste, le soutien, et la considération positive et inconditionnelle. Je ne pense pas que je puisse faire mieux que cela, car je suis complètement d'accord avec les variables de Carl Rogers. Et la plupart des travaux qui ont été fait après cela, sont en fait des notes de bas de page par rapport à ces variables.

P.S. : A un moment, vous avez eu besoin d'introduire de la philosophie dans votre pratique, et vous avez créé donc la psychothérapie existentielle. Comment les questions existentielles arrivent-elles au cours d'une thérapie ? Et comment vous travaillez avec ces questions pour faire progresser le patient ?

I.D.Y. : J'ai toujours eu un intérêt double dans la psychothérapie. Tout au début, j'ai été intéressé par les thérapies de groupe et la thérapie existentielle. Pour moi, je les considère comme des choses différentes et parallèles. Je ne me vois comme faisant de la thérapie existentielle dans les groupes. Quand je travaille avec les groupes, je suis plutôt sur un mode interpersonnel. Et dans la thérapie individuel, je suis beaucoup plus sensible et à l'écoute des questions existentielles.

Tout au début de ma formation, j'étais un résident en psychiatrie à Johns Hopkins, au milieu de sept cent heures d'analyse freudienne, et j'ai senti qu'il y avait quelque chose qui manquait dans ce processus, et il y avait une dimension de l'être humain qui était omis de ce processus. Et j'ai été également déçu des limites du domaine biologique, qui était mon autre choix. Mais un livre a été traduit dans notre première année de formation, je ne pense pas qu'il a été traduit en Français. C'est un livre de Rollo May psychologue, qui à écrit un livre sur les questions de l'existence, inspiré par les existentialistes européens et qui travaillaient autour du Dasing. Et cela ouvert ma vue, mon regard sur une autre approche et cela m'a fasciné énormément. Non je n'avais pas eu une éducation philosophique très poussée. En fait, je me suis poussé pour faire mes études en trois ans, plutôt que quatre, je ne sais pas pourquoi, je pense parce que j'étais fiancé à mon épouse ici, et j'étais pressé de gagner ma vie, avant que quelqu'un d'autre ne me la prenne. Et c'est à ce moment là, en fait dans le cours de ma formation, j'ai commencé à m'intéresser à la philosophie, j'ai pris des cours et depuis je lis des ouvrages. Je pense que c'est comme cela que j'ai commencé mon travail existentiel et j'ai envie de vous raconter des histoires, je veux répondre à la question de Pascal en vous parlant d'une séance de psychothérapie.

Donc je vais vous parler d'un patient, qui s'appelle Marc, bien évidemment, j'ai déguisé le nom de tous mes patients et j'ai leur approbation pour parler du contenu de cette séance.
Marc était un psychothérapeute, et je le suivais depuis deux ans. Il avait quarante ans. Il est venu pour la thérapie parce qu'il avait de grandes angoisses autour de la mort, et un deuil non résolu autour de sa sœur qui était décédée quelques années plus tôt. Son angoisse de mort décroissait beaucoup, mais les derniers mois, il a commencé à avoir une fascination sexuelle pour l'une de ses patientes, dont le nom était Ruth. Donc je vais vous parler de cette séance avec lui, où j'ai commencé par faire une annonce :
- "Bon voilà Marc, je t'ai envoyé un client pour une de tes séances de thérapie de groupe. Donc s'il t'appelle, appelle-moi, et je te donnerais d'autres informations. (Je vous dirais un mot sur : référez un malade à vos patients, c'est spécial.
- (Donc Marc fait merci de la tête, et dit). Où est-ce que l'on commence aujourd'hui ? Moi, toujours la même chose. En fait voilà, tandis que je conduisais
 pour venir à ma séance, j'ai commencé a pensé à Ruth (Ruth c'est la patiente dont il est amoureux). C'est difficile de la sortir de ma tête. Hier soir, je suis sorti avec d'anciens copains du collège, et en fait on a passé notre temps à nous remémorer nos sorties avec les filles. Et alors j'ai commencé à penser à Ruth et mon cœur a saigné pour elle. Bien ! Et oui, je sais c'est stupide.
- (Et alors je lui dis). Bon ben dis moi un petit peu, c'est quoi penser à elle ? Qu'est-ce qui se passe dans ta tête, quand tu penses à elle?
- Oh c'est un sentiment stupide, où j'ai des étoiles dans les yeux, je me sens si stupide, alors que je suis un adulte, j'ai quarante ans, je suis un psychologue, elle est ma patiente, je sais qu'il n'y aura pas de suivi et que l'on ne va pas consommer.
- (Alors je lui dis). Commences avec ce sentiment tout plein d'étoiles. Plonge dedans et dis-moi qu'est-ce qui te vient à l'idée.
- (Il ferme les yeux). Légèreté ! C'est comme si je volais dans les airs, aucune pensée pour ma sœur morte, aucune pensée pour la mort. Tout à coups, il me vient un flash, et je me vois assis sur les genoux de ma mère et elle me fait des câlins, peut-être j'ai cinq ou six ans avant qu'elle ne soit atteinte d'un cancer (sa mère a eu le cancer à peu près pendant dix ans
Conférence de Irvin YALOM - Liens entre "Philosophie et Thérapie".
Le jeudi 20 septembre 2007 à la Maison d'Amérique Latine - 217 Boulevard St Germain 75006 Paris.

Irvin YALOM a présenté cette conférence à l'occasion :
• de la parution en français de son roman « Et Nietzsche a pleuré » (édition Galaade)
• et de l'édition poche de « Mensonges sur le Divan » (Coll Points/seuil).

Il a également écrit « Le psy, bourreau de l'amour » et « Apprendre à mourir – la méthode Schopenhauer ». Son livre princeps est «
Existential therapy » (non encore traduit).

Gonzague MASQUELIER, à ses côtés, a établit des liens entre son approche et la Gestalt-thérapie.

La traduction simultanée a été assurée par Rosine Fievet. La conférence est co-organisée par l'EPG, ses éditeurs et Psychologies
Magazine.
avant de mourir). Et quand ce sentiment tout romantique arrive, alors la mort disparaît. Et alors toutes les pensées également autour de la mort de votre sœur disparaissent.
- A nouveau vous êtes un jeune garçon tenu par votre mère avant qu'elle est eu le cancer.
- Oui, oui, j'ai jamais pensé à cela, de cette façon là.
- Je pense que ce sentiment tout plein d'étoile dans les yeux, c'est l'extase de la fusion, c'est le sentiment du moi solitaire qui se dissout dans le nous. Et l'autre facteur, ici, c'est le sexe. La sexualité est une vitalité tellement forte, que cela peut repousser la mort de votre esprit. Et donc ta fascination amoureuse pour Ruth en fait, combat ton sentiment de mort de deux façons, c'est pas étonnant que tu t’y attaches aussi fortement. (??? 32:55 : oui le mot que tu utilises "temporairement" est tout à fait juste?)
- Oui j'ai eu une bonne semaine en fait, mais sans cesse j'avais des idées de la mort qui me revenaient. J'ai emmené ma fille à moto, on a été à Santa-Cruz une ville merveilleuse en Californie. C'était une journée absolument merveilleuse, mais en fait la pensée de la mort n'arrêtait pas de m'obséder. Et je me disais sans cesse, encore combien de fois est-ce que tu vas pouvoir faire cela ? Tout passe, je vieillis, ma fille vieillit.
- Ces pensées autour de la mort, on va les analyser, on va les disséquer. Je sais que les pensées de mort vous submergent, mais je vais vous poser une question spécifique. Quelle est la chose la plus effrayante au sujet de la mort? Mais c'est une question que j'ai posé à tant de patients pour aller voir leur peur de la mort.
- Je pense que c'est la douleur, enfin au moment de la mort, parce que ma mère à tellement souffert, non, non, c'est pas vraiment cela en fait. Essentiellement c'est la peur de la façon dont ma fille va gérer cela. En fait je pleure pratiquement, quand je m'imagine comment elle va sentir et ressentir ma mort.
- Tu sais Marc, en fait je pense, que tu as été trop exposé à la mort. Trop et trop tôt. Ta mère est morte quand tu étais un enfant, et en fait tu as vécu avec elle mourante pendant dix ans et sans père. Mais ta fille a une mère en pleine santé et elle a un père qui l'emmène en moto, un père qui est présent de toutes les façons possibles. Marc, je pense que tu mets ton expérience chez ta fille. En fait je pense que tu projettes tes peurs et ta façon de voir les choses dans sa tête à elle.
- (Donc Marc dodeline de la tête, il y pense et puis il dit). Hep ! Hum ! Ah ! Je vais te poser une question. Comment toi tu gères cela? Est-ce que tu n'as pas peur de la mort toi?
- Oh ! Des fois je me réveille à trois heure du matin, et effectivement j'ai des frayeurs de mourir, mais c'est moins souvent maintenant. Tandis que je vieillis. De regarder la mort cela peut faire en fait des choses positives. Je sens quelque chose de plus poignant dans ma vie. Cela me fait vivre dans chaque instant. Cela me fait valoriser chaque instant et le plaisir d'être vivant.
- Et tes enfants, tu ne t'inquiètes pas de leur réponse à ta mort ?
- Non, non, je ne m'inquiète pas beaucoup de cela. Je pense que le job d’un parent, c’est de rendre leur enfant autonome, de grandir et de quitter leurs parents. Mes enfants sont ok dans ce champ là. Ils traverseront le deuil et il continueront leur vie tout comme votre fille.
- (Marc dit) Ok oui je sais dans ma tête rationnellement, je sais qu’elle se débrouillera bien. En fait j'ai eu une idée tout récemment, je pense que je pourrais concevoir un modèle qu'elle pourrait suivre face à la mort.
- Ah! C’est une super idée. C'est un beau cadeau pour ta fille. J'ai dans beaucoup de mes groupes de thérapie, en fait, les malades atteints de cancer, qui ont la même idée. Je pense que c'est une belle façon de mettre du sens sur la fin de la vie. (A ce moment là, j'ai décidé de revenir à l'ici et maintenant). Marc, je vais te demander quelque chose au sujet de toi et moi aujourd'hui. Cette séance a été différente, plus que dans d'autres séances tu m'as posé des questions au lourd sujet, et j'essaye d'y répondre, et dis moi Marc c'était comment pour toi ça ?
- Oh c'est bon! C'est très bon à chaque fois que toi tu t'ouvres à moi, je me dis qu'il s'agirait peut-être que je sois plus ouvert dans mes séances de thérapie aussi.
- Il y a autre chose, que je veux te demander Marc au sujet de notre session, c'est quelque chose que tu m'as dit au début de la séance. Tu as commencé ta séance en disant aujourd'hui : comme d'habitude. Comme d'habitude, tu as pensé à Ruth en route venant chez moi. Comment tu expliques cela? Comment cela se fait, que tu penses toujours à elle, quand tu viens à mon bureau? (Marc hoche de la tête). Peut-être que c'est un soulagement par rapport au travail difficile que tu vas avoir ici avec moi.
- Non c'est pas cela du tout. Je vais te dire ce que c'est. (Marc fait une pose comme s'il recherchait son courage). Voilà la question en fait, c'est comment tu me juges, en tant que thérapeute, par rapport à l'épisode de Ruth ?
- A nouveau une question vers moi?
- (Je lui dis) Oui j'ai de l'empathie pour toi Marc. J'ai aussi été séduit sexuellement par mes patientes, comme tout autre thérapeute. Cela ne fait aucun doute, que tu as été trop consumé par ce sentiment. Mais la sexualité a une certaine façon d'annihiler la raison. Peut-être d'une certaine façon notre travail ensemble t'empêche d'aller plus loin, en fait. Tu peux retirer la contrainte de tes pensées, parce que tu savais que tu m'avais là comme filet de sécurité chaque semaine. Est-ce que tu ne me juges pas pour incompétence ? Mais je me dis, comment tu expliques que je t'ai envoyé un client ce matin ?
- Ouais ! T'as raison. Faut que je laisse rentrer ça dans ma tête. C'est un message très fort en fait, et je me sens tellement réconforté par ce geste, que je peux à peine l'exprimer. Et pourtant il y a une petite voix dans ma tête qui me dit : mais tu dois penser que je suis une vraie merde.
- Non, non, (je lui dis), il est temps que tu appuis sur le bouton "supprimer" sur cette pensée? Ok, il n'y a plus de temps là, mais je pense que j'ai envie de te dire que le voyage que nous faisons ensemble, cette expérience avec Ruth (Rappelez-vous, en fait cette expérience n'est que dans son fantasme, parce qu'il n'y a pas de passage à l'acte) n'est pas complètement mauvaise. Je pense que tu vas grandir et apprendre de ce qui c'est passée. (Nietzsche à un moment a dit, vous savez je cite toujours Nietzsche, Nietzsche a dit que pour nous assagir, il faut qu'on aille écouter les chiens qui hurlent dans notre cave). Et donc cela est revenu chez lui, ça l'a frappé et il a répété ces mots là tout bas pour lui, en quittant mon bureau.

Encore quelques mots autour de cette séance

Tout d'abord, il y a ce passage où je le ramène dans l'ici et maintenant. La thérapie est une séquence qui alterne, une action qui ce passe, et ensuite il y a une réflexion sur cette action. Donc on agit, et ensuite je lui demande : tiens si on regardait sur ce qui c'est passé là aujourd'hui ?
Je pense que Nietzsche et ses écrits ont eu beaucoup de valeur pour les gens que j'ai rencontrés. Pour devenir thérapeute, il faut vraiment que nous allions écouter ces chiens sauvages qui hurlent dans notre cave, et que nous allions voir ces endroits sombres.
Il y a une autre affirmation qui était importante là avec Marc, c'est “le Moi solitaire qui se dissout dans le Nous”. C'est vraiment la source en fait, du sentiment de joie que nous avons dans nos relations amoureuses.

Encore quelque chose que je veux partager. La question de la mort et de la sexualité. Il y a une relation bizarre entre les deux. Très souvent l'angoisse de mort est soulagée par un sentiment accru de sensualité. J'ai demandé à Marc : “Qu'est ce qu'il y a sujet de la mort qui te gène tout particulièrement ? Je sais que cela à l'air d'une question stupide, mais les malades donnent des réponses très différentes à cela. Et les différences que vous donnent les patients vont vous permettre de vous orienter, et c'est soulageant de pouvoir partager quelque chose autour de la mort.

Et la dernière chose que je voudrais dire, et cela j'en discute dans mon livre : “Le don de la thérapie”, c'est qu'une action, une expérimentation thérapeutique est beaucoup plus forte que des paroles thérapeutiques. Très souvent si vous demandez au patient, ce qui les a marqués après leur travail, très souvent c'est quelque chose, qui c'est produit en dehors de la thérapie stricto sensu. La meilleur réponse que je pouvais lui donner par rapport à son sentiment d'être une merde pour moi, c'était de lui rappeler, que je lui avais référer un patient ce jour là. Avant de lui avoir envoyé ce patient, en fait je l'avais supervisé lui, pour sa thérapie de groupe. Et je savais bien que c'était un thérapeute très efficace, et donc je ne me préoccupais pas pour ça.


P.S. : Merci Irvin. C'est le moment, je crois, que je pose une question à Gonzague Masquelier, qui est directeur de l’Ecole Parisienne de Gestalt, parce qu'on a parlé de questions existentielles, Gonzague et l'Ecole étaient très actifs dans la venue d'Irvin Yalom en France. Donc j'aimerais qu'il m'explique, pourquoi un tel intérêt pour le travail et l'œuvre d'Irvin Yalom ?

Gonzague Masquelier :
Je vais faire comme lui, je vais parler debout, c'est plus agréable pour moi aussi.
Oui, cela fait deux ans que nous somme en contact pour essayer de faire venir Yalom. Pourquoi? Parce que la Gestalt est très inspirée de l'existentialisme, c'est une des racines de la Gestalt-thérapie au même titre que la phénoménologie, que la théorie du champs, etc. Et donc l'existentialisme est l'une des racines principales. Et ce matin nous étions ensemble autour d'une tasse de café à discuter de philo, de psychothérapie, de la situation de la psychothérapie aux Etats-Unis, en France, etc. Et justement je me disais: tient pourquoi c'est aussi important pour nous de faire venir Yalom, et en quoi nous sommes inspirés des écrits des travaux de Yalom. Alors il y en a très certainement, alors je vais pas vous faire un cours de Gestalt, en plus ici dans la salle, il y a 60 ou 70 % de Gestalt-thérapeute, alors je vais pas me lancer à vous faire un cours, vous savez tout cela. Mais nous sommes très intéressés par toutes les pressions existentielles, et donc on trouve cela dans les livres de Yalom par exemple: "Apprendre à mourir, la méthode Schopenhauer".
Et donc là aujourd'hui, ce soir Yalom nous a parlé de la pression existentielle ou la contrainte existentielle par exemple de la finitude, la mort. Faire face à sa mort, et y faire face ici et maintenant, pas au futur. Mais aujourd'hui, comment je fais face à la terreur de la mort ? Vous disiez : il y a deux choses que l'on ne peut pas fixer (je crois que cela sera le titre de votre prochain livre) c’est le soleil et la mort. C'est une très très belle métaphore. On ne peut pas faire face complètement à la mort.
Mais il y en a d'autres, dont nous nous inspirons bien sûr, la liberté. Sartre disait le vertige de la liberté, c'est-à-dire, je suis libre de mes actes ici et maintenant, mais en même temps je suis aussi responsable de cette part de ma vie, je ne suis pas prédestiné, donc on trouve cela aussi beaucoup dans vos écrits bien sûr.
Et la troisième qui nous inspire, c'est la quête de sens. Là aussi on trouve cela absolument dans tous vos livres, la recherche du sens de mon existence, ce n'est pas un sens qui est prédestiné ou donné par l'extérieur, c'est à moi à trouver le sens de ma vie, de mon existence aujourd'hui. Par exemple ce soir, c'est ça pour moi, de voir le sens, je suis très heureux, fier, content d’être avec Yalom et de pouvoir échanger avec lui.

Deuxième chose que nous avons beaucoup mis en valeur en Gestalt-thérapie, c'est l'im-portance du travail de groupe. Là aussi, je ne sais pas s'il y a eu tellement de théorisations, de livres, sur l'intérêt, l'importance de la psychothérapie en groupe. Mais on trouve à travers votre expérience, à travers vos livres tout cet intérêt pour la psychothérapie en groupe

Alors la troisième chose qui n'a pas du tout été évoquée là ce soir encore, mais peut-être que l'on y arrivera, c'est ce que nous appelons dans notre jargon : l'implication contrôlée, self disclosure, c'est-à-dire comment le psychothérapeute peut trouver un rôle en s'impliquant dans la relation, en dévoilant une part de lui-même, comme vous l'avez fait dans l'exemple donné tout à l'heure, et vous Eve, par rapport à la mort qu'elle est votre propre angoisse? Donc cette implication contrôlée qui est toujours un équilibre très subtil, ne pas bien sûr en faire trop, ne pas entrer dans une relation égalitaire de copinage quand on est psychothérapeute, mais ne pas rester dans une neutralité trop lointaine, trop austère. Moi j'ai trouvé énormément de réflexions, de nourriture, d'exemples concrets dans tous les livres de Yalom, et je trouve cela vraiment passionnant, et là aussi, je lance un appel à tous mes collègues qui aiment écrire, je trouve que c'est un thème sur lequel on n'a pas énormément écrit, et qui me semble tout à fait porteur.

P.S. : Irvin vous souhaitez répondre à Gonzague ? Non ? Bien on va laisser la parole alors au public, s'il y a des questions dans la salle c'est le moment.

Héléna : Bonsoir! Connaissez-vous les thérapeutes en France, qui partagent votre vision de relation thérapeutique ?

I.D.Y. : Oui après ma première rencontre avec Gonzague ce matin, je pense qu'il y beaucoup beaucoup de choses que nous partageons. Mais je n'ai jamais encore fait de conférence en France. Et j'ai très peu de contact avec les thérapeutes français.

Serge Ginger : Fondateur de l'Ecole Parisienne de Gestalt. Je voulais vous poser la question complémentaire, c'est-à-dire qui connaissez-vous en Amérique qui développe vos idées. Parce que j'ai retenu notamment dans vos écrits plusieurs thèmes, l'implication contrôlée dont on a parlé tout à l'heure, l'exploitation thérapeutique du contre-transfert, ce qui ce passe entre le client et moi, ici et maintenant pendant la séance, avec même les temps de feed-back sur la séance en thérapie individuelle. J'ai retenu aussi le thème de la complémentarité de la thérapie de groupe et de la thérapie individuelle avec le même psychothérapeute de la même équipe, etc, beaucoup de choses que nous pratiquons justement à l’EPG depuis 30 ans, mais que je n'ai pas lues dans d'autres ouvrages américains. Donc ma question c'est : Aux Etats-Unis quel autre auteur développe ces idées là? Qui sont en fait répandues dans le milieu gestaltiste français et pas uniquement gestaltiste et dans le milieu humaniste existentiel, aussi en analyse transactionnelle, et en approche rogérienne, la France étant pétrie d'une synthèse entre la psychanalyse européenne et l'approche humaniste existentielle américaine.

I.D.Y. : En fait je n'ai jamais considéré la thérapie existentialiste comme étant une école particulière de psychothérapie. Je pense que les thérapeutes devraient être formés à toutes les approches de traitements, y compris l'analyse, la gestalt, même l'approche comportementaliste pour certains, de plus le thérapeute devra avoir une sensibilité pour les questions existentielles. Les questions existentielles sont importantes pour certaines personnes en thérapie, pas pour d'autres, ou certaines étapes de la thérapie et pas d'autres. Ayant dis cela, je voudrais affiner d'avantage cette affirmation. Comme vous le savez tous, en fait la thérapie se compose d'idées puissantes et de la relation, c'est les deux outils principaux que nous aillions. Pourquoi, si vous regardez comment je mène mes thérapies, il se peut que pendant plusieurs mois, je ne fasse aucun commentaire par rapport aux questions existentielles. Sachez-si vous regardez les idées ou le contenu. Mais si vous regardez la relation que j'ai avec le malade, vous verrez en fait, que tout est imprégné des idées existentielles. Je pense très fortement en fait que mes patients et moi-même nous sommes vraiment confrontés à la vie en tant qu'être fini, dans la finitude. Et donc je ne pense pas que j'ai là devant moi un malade avec un problème particulier et que moi je suis le guérisseur qui n'a pas ce problème. J'aimerais trouver un terme bien meilleur en fait que "patient"/"thérapeute". Et une meilleure façon de le regarder cela serait des co-voyageurs ou des compagnons de route. Schopenhauer a utilisé les mots de compagnons de souffrance. Je pense que ce sont des idées très courantes dans vos travaux de gestalt. On vient de me donner le livre de Serge et celui de Gonzague, et je vois ces idées qui sont reflétées dans leurs œuvres de la même façon. J'aime la métaphore, que nous somme en voyage avec le patient, et que nous sommes leur guide. C'est une réponse très longue que je donne, mais en fait ce que je veux trouver, c'est des thérapeutes qui sont vraiment très formés pour leur donner une vision existentielle de l'humain.
Ta question aussi tournait autour de l'implication contrôlée et comment le thérapeute se dévoile, comme vous le voyez avec Marc et beaucoup d'autres histoires que j'ai écrites, je me révèle beaucoup. Il n'y pas autre chose que je puisse dire à un thérapeute américain pour le déstabiliser. Peut-être cela va vous aider, si je vous parle des différents types d'implication et de dévoilement. Je pense souvent à trois champs différents de dévoilement : ce que je révèle autour des mécanismes de la thérapie au patient, cela serait un des champs, ce que je révèle de mes sentiments dans l'ici et maintenant dans la séance de thérapie, et troisièmement ce que vous allez révéler de votre vie personnelle passée ou présente.

Je pense que la première révélation - en fait révéler des choses au sujet des mécanismes de la thérapie - ne constitue pas un problème. Je pense qu'il y a beaucoup de recherches qui montrent que si vous présentez au patient ce que vous allez faire et que vous leur dites à eux ce qu'ils ont besoin de faire, en fait cela les aide énormément. Il y a des confirmations de cela à travers la recherche dans le cadre des thérapies individuelles, mais encore plus dans le cadre de thérapies de groupe. Et donc quand un patient rejoint un groupe de thérapie, je lui donne des instructions sur la façon dont fonctionne un groupe. Puisque je fais un effort tout spécial pour travailler dans l'ici et maintenant du groupe, j'essaye de leur dire ce que c'est, et comment ils peuvent opérer et fonctionner dans cet ici et maintenant. Je dis au patient, que son but en étant dans ce groupe, c'est de comprendre tout ce qu’il peut autour de sa relation avec chacune de ces personnes et moi-même. Alors les patients me disent, mais bon quel est intérêt d'apprendre et de savoir ce qui se passe dans la relation avec les personnes de ce groupe ? Ils ne sont pas dans ma vie ! Mais la réponse évidente à cela c'est que le groupe est un microcosme social. Il y a tant de personnes différentes dans ce groupe et tellement de facettes chez chaque personne, que s'ils apprennent vraiment profondément comment ils sont en relation avec chaque personne du groupe, ils sauront énormément de choses sur leur façon de se relier avec des personnes en dehors du groupe. Cela c'est la première forme d'implication contrôlée, de dévoilement.

La deuxième forme c'est de se révéler dans l'ici et maintenant. Quel sentiment émerge en vous tandis que le patient vous parle, gardons toujours en tête bien évidemment votre responsabilité de soigner le patient et non pas de dévoiler vos sentiments. Donc Je fais très attention à ce que je ressens, en présence du client. Si je suis très irrité, ou si je m'ennuie, donc je fais attention à cela, parce que si je m'ennuie avec ce patient ou si je suis irrité, alors je pense que d'autres aussi le seront. Et bien évidemment on apprend à dire des choses acceptables à nos patients, on ne leur dit pas : vous m'ennuyez. Mais je vais faire un commentaire du fait que je ne suis pas en contact avec eux. Je vais dire ; "Marie, depuis dix minutes je me sens assez distant de toi. Au début de la séance en fait, je me sentais très proche de toi, et j'ai l'impression que cela a passé, est ce que tu as remarqué cela également? Qu'est ce qui c'est passé dans les dernières dix minutes qui fait que nous sommes distants maintenant? Je lui dirai : "Rappelle-toi de la séance dernière, qu'est-ce qu'on a fait la fois dernière, qui fait que l'on est restés vraiment connectés ? Toutes sortes de petits outils comme cela que vous apprenez au bout de cinquante ans d'expérience.

Et la troisième dimension, là où vous révélez des éléments de votre vie personnelle, ça c'est ce qui est problématique, et il faut apprendre à se révéler de façon très judicieuse. Et bien évidement si les patients bénéficient de la confidentialité, vous non ! Donc ne révélez surtout rien que ne vous ne voulez pas que les autres sachent.

S.G. : D'autres auteurs américains qui développent ces idées ?

I.D.Y. : Non, je ne connais pas la réponse à cette question.

? : Vous avez parlez de la connexion entre la sexualité et la mort, mais vous avez parlé également de la distinction entre la fusion et la sexualité, est-ce que vous pouvez en dire d'avantage?

I.D.Y. : Oui, c'est une très bonne question. Quand j'ai voulu écrire des choses au sujet de l'approche existentielle, j'ai lu les existentialistes, mais j'ai trouvé qu'avec mes patients, en thérapie, c'était très difficile d'aborder ces questions, et donc j'ai décidé que j'apprendrai le mieux avec des patients qui ne pouvaient pas cacher ces préoccupations-là. Et pendant dix ans, j'ai travaillé avec des patients qui étaient face à la mort, qui étaient atteint de cancer. Et essentiellement j'ai travaillé avec des femmes qui avaient le cancer du sein et qui avaient des métastases, et j'animais des groupes avec ces femmes et je les avais également en thérapie individuelle. Et très souvent les personnes m'ont parlé d'une sexualité accrue. Dans l'ambulance, en allant vers l'hôpital, parce que les personnes avaient une attaque coronaire, en fait elles s'accrochaient à l'ambulancier. En fait les tests de Rorschach montrent des résultats différents. De ce que j'ai dit autour de la fusion, laissez-moi vous dire quelque chose autour d'un concept que je trouve très utile, qui a été formulé par Otto Rank, qui était un collègue et un analysant de Freud. Ce qu'il a écrit autour de l'angoisse de vie et l'opposition à l'angoisse de mort. Il a dit, tandis que nous grandissons et que nous nous individualisons de façon isolé par rapport à la nature, nous devenons angoissés par la séparation et l'isolement, et donc nous souffrons d'angoisse de vie, alors ce que nous faisons c'est de nous fusionner avec quelqu'un afin de perdre à nouveau cette solitude. Donc nous nous soulageons, mais nous nous perdons nous même. Et c'est à ce moment-là que nous faisons l'expérience de l'angoisse de mort. Et donc Rank a suggéré qu'entre ces deux pôles de l'angoisse de mort et de l'angoisse de vie nous rebondissons au fil des années.

? : Qu'est ce que vous n'aimez pas dans le psychodrame ?

I.D.Y. : Je connais si peu de chose autour du psychodrame, je ne me sens pas capable de répondre à cette question. Je préfère en fait une thérapie qui est basée sur une relation authentique entre le thérapeute et le patient. Mais je suis vraiment surpris et intéressé par tout l'intérêt pour le psychodrame que je rencontre dans beaucoup de pays. Je pense qu'en Turquie tous les thérapeutes font du psychodrame. C'est vraiment tout ce que je peux vous dire.

? : Jusqu'où peut aller le dévoilement en psychothérapie en tant que psychothérapeute ? Quelle est sa limite ? Et vous est-il arrivé d'aller trop loin ?

I.D.Y. : Est-ce que l'on a le temps d'avoir une petite histoire ? C'est une petite histoire au sujet de l'implication contrôlée dont le titre c'est : "Repousser la limite". Il y a très longtemps, je ne me souviens plus très bien de la séance. C'est une patiente qui avait été prostituée, et qui était dépendante de l'héroïne à peu près quinze ans avant la thérapie, elle avait beaucoup d'angoisse de mort ce qui provoquait des cauchemars. Mais c'est une séance où j'ai beaucoup travaillé sur l'implication contrôlée, le dévoilement et l'ici et maintenant. L'une des choses les plus frappantes au sujet de cette femme, c'était son absence de volonté à s'engager dans une relation. J'ai un bureau qui est un cottage, à à peu près cent mètre de ma résidence personnelle, et il y a beaucoup de place pour se garer à l'extérieur du bureau, mais elle se gare tellement loin, que je ne peux jamais vraiment voir sa voiture, et elle expliquait cela en disant que quand elle était prostituée, en fait il lui fallait toujours une voie d'échappatoire, être sûr que sa voiture n'était pas bloquée dans le passage. Mais c'était bien plus que cela.

Donc dans cette séance elle m'a dit que cette semaine-là, elle avait été au Narcotique Anonyme. Elle était sobre et n'avait pas repris son addiction à l'héroïne, mais comme beaucoup de toxicomanes, elle avait ressenti que cela la soutenait, lui faisait beaucoup de bien, donc elle y retournait de temps à autre. Les Narcotique Anonyme avaient leur lieu de rencontre dans un endroit malfamé de San-Francisco, où étaient tous les toxicomanes et les prostituées. Et elle a commencé à parler d'une drôle de nostalgie pour cette vie-là. J'ai essayé de passer beaucoup de temps à analyser, quelle sorte d'attirance elle avait pour cette vie-là. En fait elle avait le sentiment que c'était une vie beaucoup plus simple, où tout ce qui la préoccupait c'était la prochaine dose d'héroïne, et le prochain client. Et maintenant c'était une femme d'affaire très occupée, qui essayait d'équilibrer des budgets énormes, et qui aspirait à ces jours tranquilles. Et j'ai suggéré qu'elle avait une mémoire assez sélective : elle m'avait dit qu'a trois reprises elle avait faillit se faire tuer, elle dormait dans la rue, dans le froid.
Et je lui ai posé la question :
- Est-ce que de venir ici, de me voir, cela te permet de ne pas retourner aux drogues ? 
- (Et elle m'a dit) En fait toute ma vie tout ce que je fais, m'aide à cela.
- (Et cette petite interaction est très importante. Je lui pose une question personnelle. Et elle dit : tout m'aide. Donc j'essaye d'être un peu plus malin, et je lui dit ) Est-ce que tu peux être plus impersonnel.
- (Elle rit).
- Est-ce que tu peux me parler des sentiments que tu as eu à mon sujet pendant cette séance, ou bien aussi les images que tu as eu à mon sujet pendant cette semaine.
- Oh non! On va pas recommencer! (Parce que j'avais essayé ce coup là sans cesse, afin qu'elle me parle directement d'elle). Qu'est ce qui te fait penser, que je pense à toi pendant la semaine ?
- Moi je pensais à mon thérapeute quand j'étais en thérapie.
- (Et donc cela a suscité son attention). Quelles sortes de choses tu pensais ?
- (Quand j'ai décris l'un de mes nombreux analystes, j'ai parlé de Rollo May et ce que j'aime bien à son sujet, comment j'aimais les habits qu'il portait, la façon douce qu'il avait avec moi, comment il me félicitait pour mes écrits, comme il me traitait comme un collègue et un pair, mais également un patient. Et alors je lui dis) Bon à ton tour maintenant !
- (Alors elle bégaye) Oui, je pense que j'aime aussi ta douceur. J'aime bien quand tu ris. Et quand je me lève pour remettre le tapis. Comment ça se fait que cela ne t'embête pas toi ? J'aime bien quand tu m'aides à remettre mon manteau parfois, et j'aime bien quand tu tiens ma main. (Parce que je serre la main de mes patients quand ils partent. Un jour elle est venue à mon bureau avec une grande bouteille de Vicodine. Alors son dentiste lui avait donné cette bouteille parce qu'elle avait mal aux dents. Et j'ai insisté pour qu'elle me donne la bouteille, donc elle voulait vraiment se sauver de mon bureau, mais je la retenais par la main, et elle m’a dit qu'elle était très embarrassée, qu'elle n'aimait pas ce truc à l’eau de rose.
- Alors dis-moi pourquoi c'était tellement embarrassant ?
- Parce qu'on va se moquer de moi !
- Pourquoi ? Cela ne t'est jamais arrivé ? Donnes-moi l'histoire derrière cette moquerie. (Elle s'est souvenu de quelque chose qui c'était passé quand elle était toute jeune à huit ans à l'école, quand elle a dit à son frère qu'elle aimait un garçon dans la classe, et on s'est moqué d'elle pour cela, enfin pour moi c'était pas une catastrophe. Et on a parlé encore des deux années de prostitution, que l'on peut vraiment considérer comme un grand voyage dans votre ombre).
- Tu dois te sentir vraiment très fière d'être sortie de cela. Ça ne te frappe pas que tu ne parles pratiquement jamais de ce moment-là ?
- Comment? dit-elle. 
- Oui comme avec moi peut-être, tu as peur que je me moque de cela.
- Alors j'ai une question pour toi. (En fait c'était assez étrange qu'elle fasse cela. Elle devenu très sérieuse. Elle m'a demandé) Est-ce que tu accepterais par exemple, que je sois un membre de ta famille ? (C'était sa question. J'aimais beaucoup cette femme et j'admirais beaucoup son courage et ce qu'elle avait fait de sa vie depuis lors, et je réfléchi à ce sujet là, et je lui dis)
- Tu es vraiment une belle personne et j'aimerai t'accueillir. Oui ! (Elle avait quelques larmes à l'œil, tout à coup elle s'est ressaisi en disant )
- Oui il faut bien que tu dises quelque chose comme cela.
- Je me questionne autour de ces deux années de prostitution, où tu as dû supprimer tous tes ressentis, et peut-être tu les as supprimé ici aussi. (A la fin de la séance, elle a prit son manteau parce qu'il pleuvait dehors et donc j'ai pris le manteau de la chaise pour l'aider. Et alors elle s'est recroquevillée d'embarras).
- Tu vois ce que je veux dire? C'est exactement ce que je veux dire!
- (Et je lui dis) Mais tu sens que je me moque? Mais non, je t'assure, je ne me moque pas. (A la fin de la séance elle m'a demandé que je la prenne dans mes bras, et c'est ce que j'ai fait. Je lui ai dis que c'était bon ce qu'elle m'avait dit aujourd'hui. Et quand elle est partie je lui ai dit qu'elle avait fait un bon travail aujourd'hui. Elle a pris quelques pas sur mon chemin et sans se retourner, elle a dit)
- Mais t'as fait un bon travail toi aussi !

Donc là aussi, c'est une longue réponse à la question.

P.S. : Bien, comme Irvin l'écrit dans ses livres tout à une fin, donc on va s'arrêter maintenant pour cette soirée magnifique. Merci à tous.

G.M. : Bien juste pour ajouter une bonne nouvelle, le livre d’Irvin, son gros livre théorique sur la thérapie existentielle, va être traduit par l'un de nos étudiants. Il sera disponible en septembre, l'année prochaine, dans un an.


http://www.gestalt.asso.fr/actu.php
La conférence en format audio sur :
http://www.gestaltexchange.fr
en cliquant sur "téléchargements"
dans le bandeau supérieur du site, dans la rubrique "conférences".

Traduction : Rosine Fievet, Sally Cojean,et Jean-Pierre Denis
Transcription écrite : Jean-Philippe Piétance
Corrections : Gaelle Abeille Fleurot